La ligne droite n’existe pas

« Si t’essaies pas, tu sauras jamais. » J’aurais aimé qu’on me dise ça quand j’étais jeune. Que j’avais le droit d’explorer, de me tromper, de changer d’avis, de faire évoluer ma pensée, de saisir les opportunités, de me renouveler sans cesse, jusqu’à réellement trouver ma voie… et changer encore de plan.

Je me rappelle le secondaire 5 et les fameux choix de carrière. Je me rappelle que je n’étais pas la seule qui n’avait aucune idée à l’époque de ce que j’envisageais faire de ma vie. Je me rappelle la semi-angoisse à l’idée de faire UN choix, celui qui guiderait les étapes bien circonscrites de mon cheminement vers l’âge adulte. Parce qu’il ne faut pas se tromper dans la vie, tsé. Faut être sûre de sa shot du premier coup. Totale utopie.

Je me rappelle qu’enfant je souhaitais devenir vétérinaire parce que j’aimais prendre soin de mon chien et mes chats. Ensuite, psychologue, car ma maman était malade et je voulais aider les gens, comme elle, à se sentir mieux. Par après, adolescence oblige, mais aussi parce que je me passionnais pour la création et le dessin, j’ai développé un intérêt pour le design de mode. À 15 ans, je me suis acheté une machine à coudre Singer et j’ai appris à confectionner des vêtements su l’tas. Faute de prêts et bourses, je n’ai pu me lancer dans cette voie… mais je compense aujourd’hui en achetant beaucoup, beaucoup de vêtements (clin d’œil).

Je me suis alors inscrite en Arts et lettres; j’ai toujours adoré lire et écrire. En bas âge, je montais des pièces de théâtre dans mon salon, je rédigeais des poèmes pour mettre du soleil dans les journées de ma mère dépressive et j’imaginais des histoires fantastiques que j’enregistrais sur mon magnétophone, avec le son de clochette pis toute, comme les livres audios de notre enfance. Ça faisait bien rire mon frère dans le temps. Je pense qu’il me trouvait pas mal space. Finalement, j’ai détesté le programme Arts et Lettres. Les un-peu-trop-intellectuels me gossaient et j’ai décroché après une session.

J’ai continué en Art et technologie des médias, option publicité, dans mon patelin à Jonquière. C’était la mère de mon ex qui m’avait parlé du programme parce qu’elle voyait en moi des aptitudes en communication. Pour ma part, j’avais plutôt accroché sur le film avec Mel Gibson, Ce que femme veut, en me disant que je voulais faire ça moi, des pubs. Que je serais sûrement bonne en design, avec mes skills en dessin. Mon prof d’art au secondaire aurait été content de me l’entendre dire, lui qui pensait que je poursuivrais mes études dans les Beaux-arts… « Mais ça mène où un diplôme là-dedans », me disais-je à l’époque. J’avais pas le goût de manger des toasts au beurre de peanut toute ma vie. Les perceptions de la société capitaliste dans laquelle on vit…

Me voici donc en ATM, après un rigoureux processus de sélection. J’apprivoise toutes les facettes du métier: stratégie, placement média, design graphique, création de concepts, présentations client, coordination de projet, name it. L’évidence me frappe: je n’ai aucun don en design graphique. Je suis merdique, même. Oh well.

Or, j’ai des tonnes d’idées, de l’énergie à profusion (mon ami, le Redbull), une grande gueule (à force de travailler dans les bars), beaucoup d’organisation (merci pour ton sens pratique p’pa) et un bon leadership (ou pas de patience pour le niaisage, c’est selon). « Sab, tu serais bonne en stratégie et en conseil », disaient mes profs. « Ok, si vous le dites! », je voulais tellement travailler dans un domaine créatif, mais j’avais aucune idée où ma place se situait dans la grande équation de la vie d’agence ou d’entreprise, quelle qu’elle soit.

À ma dernière année de DEC, ma mère s’est suicidée. J’avais 21 ans. C’était Hiroshima dans mon cœur et dans ma tête. Je me suis défoncée de manière obsessionnelle à l’école et au travail. Tout pour oublier, l’espace d’une seconde, ce que je vivais. Je me suis réfugiée dans l’analyse, le rationnel, le cartésien, la performance. J’ai déménagé à Montréal. Un peu pour fuir, beaucoup pour essayer de me trouver. Comme fille, comme femme, comme personne. Et j’ai enchaîné les emplois en coordination, gestion, service-conseil, planification, organisation… en promo, en événementiel, en pub, en web. La liste est longue, la soif d’apprentissage et d’action l’était, elle aussi.

Deux ans plus tard, j’ai débuté mes études universitaires à temps partiel – certificat en publicité et certificat en leadership organisationnel avec mention d’excellence – tout en travaillant à temps plein pour pouvoir payer mes bills: appart, école, voiture, vêtements, beurre de peanut, etc. Une chance que je possède une discipline et une volonté de fer parce que les semaines de travail de plus de 70 heures (travail et école cumulés), c’est inhumain. Je savais cependant que la seule personne qui pouvait me mener où je le désirais dans la vie, c’était moi. On m’a appris très tôt que je devais travailler fort pour atteindre mes objectifs. Mon papa n’était pas riche, mais il m’a transmis cette leçon en or que j’applique au quotidien: tout est possible avec beaucoup d’efforts et de persévérance.

En 2013, après des années d’intensité dans le tapis, j’ai frappé un mur. J’étais stressée, fatiguée, à bout de nerfs, négative, sur le bord de l’implosion et de l’explosion. J’étais profondément malheureuse, moi qui se faisais toujours un devoir d’apporter de la joie et de la bonne humeur dans mon entourage afin que les gens se sentent bien. Non seulement je ne m’endurais pas, mais je n’endurais plus personne. La mentalité de l’ultra performance et de faire plus de cash coûte que coûte dans l’industrie me faisait royalement suer. Je voyais des collègues et des amis tomber comme des mouches, quitter en épuisement professionnel et je trouvais ça inadmissible. Et tout ça pour quoi: vendre plus de shampoing? Come on. Mes valeurs et ma personnalité ne correspondaient aucunement avec les choix de carrière que j’avais fait, moi la créative-sociale-analytique-pragmatique.

Un retour à la base et une solide introspection s’imposaient. Comment avais-je abouti dans une job de gestion à élaborer des échéanciers et des budgets, avec une personnalité aussi créative? Comment avais-je pu me diriger dans un rôle de leader alors qu’en fait, j’étais introvertie, et assez gênée pour tout dire, même si j’aimais être à l’écoute de l’autre, prendre soin de mon team et toujours en «mode solutions». Comment pouvais-je me tuer au travail pour vendre encore plus de cochonneries à monsieur-madame-tout-le-monde qui paie déjà le solde minimum sur sa carte de crédit? L’influence des gens, le désir de plaire, la faible connaissance que j’avais encore de moi, le tourbillon du quotidien qui fait en sorte que l’on manque parfois de recul. Plusieurs variables qui s’additionnent dans l’algèbre du temps qui passe et s’écoule pendant que l’on s’écroule.

Fou comme la vie à ce don de nous ramener sur le droit chemin quand on fait fausse route. On ne s’en rend pas toujours compte, parce que ça fait mal sur le coup. Intensément même. Les épreuves les plus déstabilisantes nous ouvrent toutefois les yeux sur la personne que nous sommes réellement et que nous souhaitons devenir. Bref, méga longue parenthèse ici… sorry!

Bottom line, j’avais besoin de reconnecter avec moi-même et avec mes valeurs. J’avais besoin d’authenticité, de simplicité, de fun. J’ai donc quitté le merveilleux monde de la gestion (qui est très bien, soit dit en passant, juste pas pour moi), aiguisé mes crayons et débuté un certificat en rédaction à l’UDEM (je vois déjà les puristes de la langue française soupirer devant mes anglicismes… whatever).

Si vous saviez combien de gens ont essayé de me dissuader de changer de carrière… « Mais pourquoi t’arrêtes la gestion, t’es super bonne », « Ça fait 7 ans que tu travailles là-dedans, pourquoi recommencer à zéro », et ainsi de suite. Il y en a eu des tonnes. Des amis, des connaissances, d’anciens collègues et patrons. Et comme j’ai une solide tête de cochon, j’ai foncé. Les yeux fermés; l’esprit ouvert.

Sincèrement, j’ai pris la meilleure décision de ma vie. Chaque matin, je me lève avec le sourire. Je chante au bureau, même quand je reviens chez moi dans le trafic. Je m’accomplis et me réalise chaque jour. Je suis en contact avec des gens inspirants, passionnés et humains. J’aide des entrepreneurs et des PME d’ici à se vendre, à croître et à innover. J’ai recommencé à dessiner, à écrire des poèmes, à avoir du plaisir à longueur de semaine. Bon ok, je grogne une ou deux journées dans le mois, mais ça n’a rien à voir avec le travail (les aléas de la vie féminine).

Après des ambitions de vétérinaire, de psychologue, d’artiste, de designer de mode, de couturière, de designer graphique, de coordonnatrice, de gestionnaire, de stratège, de directrice de compte… j’en suis revenue à ce qui me passionnait jadis: écouter, observer, m’informer, décortiquer, imaginer, créer et raconter.

Aujourd’hui, je suis rédactrice et stratège de contenu. Je ne suis peut-être pas la meilleure, je fais parfois des coquilles, des erreurs. Je suis imparfaite, comme ce texte, mais j’adore mon métier. Dans 10 ans, je serai peut-être enseignante, entrepreneure, poète, écrivaine, salariée, pigiste, maman, célibataire… ou en voyage, seule avec mon laptop, mes souvenirs et mes rêves.

Parce que la ligne droite n’existe pas. Et que c’est parfait comme ça.

S.

Share Button

2 Comments

  1. Waww beau texte mon amie j me rappel.tres bien de la passe confection de vêtements tu nous fesait toute que des kit ???? les belles années de plaisir qu’on a eu !!! Tu es une femme merveilleuse oubli le jamais ?xxxx

  2. Très bon texte et débat hautement nécessaire. Il y a tant de personnes qui demeurent dans des emplois qu’elles n’aiment pas. Il a beaucoup de chose à prendre en considération: le concept de carrière (totalement construit), notre vision erronée de l’accomplissement (comme étant nécessairement professionnel), etc.

    D’ailleurs, le cours d’orientation au secondaire devrait à 100% être un cours de connaissance de soi. Ultimement, c’est la recherche que tout le monde doit tôt ou tard faire, mais que tout le monde omet, trop occupé à chercher « quoi faire dans la vie ».

    Bref good job 😉

Répondre à Marilyn Annuler la réponse.

Votre adresse courriel ne sera pas visible

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>